Génocide : un terme qui politise ou dépolitise ?

Si j’étais assez convaincu que « génocide » n’était pas approprié pour la situation en République Démocratique du Congo, c’est parce que je me basais strictement sur la définition de l’article II de la Convention sur le génocide. Depuis j’apprends l’origine du mot génocide par Raphaël Lemkin en 1944 suite à la 2e Guerre Mondiale :

Par « génocide », nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique. D’une manière générale, le génocide ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation, sauf lorsqu’il est accompli par des massacres massifs de tous les membres d’une nation. Il s’agit plutôt d’un plan coordonné de différentes actions visant à détruire les fondements essentiels de la vie des groupes nationaux, dans le but d’anéantir les groupes eux-mêmes. Les objectifs d’un tel plan seraient la désintégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la langue, des sentiments nationaux, de la religion et de l’existence économique des groupes nationaux, ainsi que la destruction de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité et même de la vie des individus appartenant à ces groupes. Le génocide est dirigé contre le groupe national en tant qu’entité, et les actions impliquées sont dirigées contre les individus, non pas en tant qu’individus, mais en tant que membres du groupe national.

Différentes recherches critiquent à raison Raphaël Lemkin et surtout l’article internationale, comme l’a fait Zoé Samudzi et Zachariah Mampilly1.

Je vais ici développer les pistes de réflexions que ça enclenche en moi, en ayant efflueuré les recherches de Samudzi. N’ayant pas poussé mes lectures de manière profonde, il est donc fort possible que mes questionnements puissent déjà être répondu. Si c’est le cas n’hésitez pas à m’en faire part.

Ces éléments de recherches me questionnent sur la distinction entre les crimes de guerre, crimes contre l’humanité, et crimes de génocide. Ils me questionnent également dans le cadre strict que se retrouve le terme « génocide des tutsis au Rwanda » extrêmement limité dans le temps. Ils me questionnement enfin sur l’utilité et l’action qui peut nous animer en tant qu’être humain à utiliser « génocide congolais » dans le cadre de la République Démocratique du Congo.

Quelle est la différence entre crime de guerre, crime contre l’humanité, et crime de génocide ?

Ma pensée européenne a jusqu’à aujourd’hui considéré qu’il y avait une distinction claire entre ce qu’est un crime de guerre et un crime de génocide. Et ce, même dans le cas de la seconde guerre mondiale avec les bombes atomiques qui ont été versé au Japon. Même s’il existe déjà des réflexions du crime des Etats Unis considéré comme « crime de génocide »2, ma pensée ne la voyait à peine comme un crime contre l’humanité, et ce même si les victimes étaient majoritairement des civils. Il y a de ce fait déjà un problème dans ma réflexion européenne. Dans une réflexion encore plus européanocentré, se pose la question des crimes qui ont été commis sur les civils allemands (toujours dans la 2de guerre). C’est en effet un angle mort dont je ne me suis jamais vraiment penché.

Puis vient la question des indépendances des pays africains et asiatiques. Avec les défaites comme par exemple à Madagascar ou au Cameroun, les crimes coloniaux qui ont été commis ont eu des répercussions sur la population qui a survécue. Aussi, pour les « victoires » des indépendantistes comme en Algérie ou au Vietnam, se posent la question de la manière dont on va considérer qui ont été « les soldats » et qui ont été « les terroristes », où les crimes contre l’humanité contre les civils ne seront pas considérés de la même manière, et dont certaines populations sont exclues du terme « civils » par l’occident. L’utilisation simple des bombes pourraient être considérés comme une forme de génocide puisque contrairement à ce que l’occident dit dans l’ensemble de ses guerres comme en Irak, au Sahel, etc, les bombes ne sont pas « chirurgicales » et ne font pas de distinction entre les soldats et les civils.

Le terme « génocide » est aussi utilisé hors du cadre de la guerre. Aux antilles par exemple, ce terme est employé par de nombreuses personnes :

  • pour l’utilisation du Choredécone dans le cadre du travail car ayant touché les populations locales dans leur santé sur plusieurs générations,
  • pour le BUMIDOM car cela a contribué à l’exode massive des jeunes basé sur des mensonges.

Le terme génocide est aussi utilisé dans le cas de l’esclavage des personnes afrodescendances, des guerres et maladies qui ont touché les peuples autochotones des Amériques sur plusieurs siècles, mais aussi à la diminution de la population afrodescendante en Argentine dans le temps.

Dans de nombreux cas, ce terme est utilisé, mais je l’entends moins lorsque l’occident n’est pas directement impliqué. Certainement car nous sommes dans un cas où ce n’est pas l’occident contre les anciens colonisés, mais des guerres entre des personnes anciennement colonisés. En effet, je n’entends pas parler des guerres en Centrafrique, au Soudan, du mouvement #EndSars dans la partie sud du Nigéria, des guerres implicant Boko Haram dans la partie nord du Nigéria, la situation préoccupante des personnes LGBT+ dans de nombreux pays, etc. Toutefois, en parlant du Boko Haram, je ne peux m’empêcher de craindre la récupération de l’occident, prétextant faire des guerres « pour le bien de ces peuples ». Etait-il possible de mettre en lumière les violences de l’ancien président Kadhafi en Libye face aux révoltes citoyennes sans provoquer l’intervention militaire de la France et des Etats-Unis, dont on connait aujourd’hui les conséquences catastrophiques ? Et nous avons aujourd’hui l’occident qui sous-traite l’intervention avec par exemple l’intervention du Kenya à Haïti, la tentative d’intervention du Nigéria avec l’ECOWAS au Niger, et bien d’autres.

Pourquoi cette définition générale du « Génocide » peut avoir du mal à passer dans le cas du Rwanda ?

Le Rwanda est selon moi un cas particulier parmi les autres pays. A ma connaissance, c’est le seul pays en Afrique ou le génocide envers son peuple est reconnu dans le droit international : le génocide des tutsis en 1994. Cela pourrait créer selon moi un paradoxe sur la reconnaissance du préjudice des tutsis d’une manière plus globale.

En effet, la reconnaissance du génocide des tutsis dans le droit international permet de définitivement statuer sur le préjudice qu’a connu les tutsis de avril à août 1994, causant la mort de près d’un million de tutsis sur 5 mois. Un procès actuellement en cours pourrait faire jurice prudence en France : nier ou minimiser le génocide des tutsis et/ou des juifs est aujourd’hui pénalement répréhensible. Ce qui n’est actuellement pas le cas concernant les palestiniens, ni pour les uyghurs, ni pour les rohingyas. Cela a pour avantage de mieux documenter, parler de la mémoire, et surtout ne pas oublier ce crime génocidaire dans le temps.

Aujourd’hui nous nous appliquons à parler de génocide des tutsis uniquement dans ce cadre temporel déterminé de avril à août 1994 : c’est à dire à partir de l’attentat causant la mort du président Habyarimana jusqu’à l’exode des hutus avec l’aide de l’opération Turquoise. Dans les autres formes de génocides reconnus comme le génocide des juifs en Europe, c’est surtout l’institution et l’armée qui est l’acteur génocidaire, et les civils étant complice de manière passive (au pire dans la dénonciation). Dans le cas du Rwanda, les civils Interahamwe étaient complices du génocide de manière proactive : en tuant leurs voisins, leurs amis, leurs familles, leurs enfants, etc. Pour arriver à ce point de la démocratisation génocidaire, il serait dont paradoxale de considérer que le plan génocidaire n’ait pas commencé auparavant. Il va donc y avoir une forme de dichotomie entre la définition internationale et la définition plus générale de Lemkin du génocide des tutsis. En effet, selon cette dernière :

  • Des génocides de proximité avaient déjà lieu avant l’attentat d’avril 1994,
  • L’institution hutu procédait déjà à des génocides en tuant des tutsis dans le temps depuis l’indépendance du Rwanda,
  • Le système d’appartheid des tutsis étaient mis en place depuis l’indépendance du Rwanda,
  • L’ensemble des médias, notamment la plus connue RTLM, propageaient la haine des tutsis en les déshumanisant avec le surnom « cafard »,
  • La racialisation des tutsis, hutus et twa a commencé en grande partie avec la colonisation belge du Rwanda, l’une des principales cause de la haine entre ces ethnies/races (que je rappelle est une création).

C’est pourquoi étendre la définition « génocide » au delà de l’article internationale pour toutes les formes de génocide en Afrique sauf au Rwanda est selon moi très problématique. Dire par exemple « il y a eu un génocide des tutsis au Rwanda en 1994, mais il y a 30 ans de génocide au Congo » serait incorrecte, ou injuste. Si je commence à être favorable à une définition plus générale du terme « génocide », je le suis pour tous, y compris ceux pour qui le génocide est déjà reconnu en partie par l’institution internationale occidentale.

En effet, je pense qu’il est contre-productif de ne reconnaître que le caractère « démocratique » génocidaire massif dont a été victime les tutsis au Rwanda. Car pour prévenir une extermination de masse sur un temps court, il est important de reconnaitre toutes les formes qui précède cet état, surtout les formes d’extermination sur temps long, sinon c’est selon moi trop tard. Il n’est donc pas nécessaire d’attendre que la République Démocratique du Congo se retrouve dans une démocratisation génocidaire pour parler de Génocide dans le pays…

Pourquoi j’ai toujours un problème sur la manière d’aborder le terme « génocide » en République Démocratique du Congo?

Dans le terme « génocide congolais », il est implicitement dit que ce sont tous les congolais sans distinction qui sont tués pour ce qu’ils sont. Depuis la sortie du rapport de l’ONU en 2023, si de nombreux pays sont mis en cause, c’est le Rwanda qui est le plus mis en avant. Par conséquent, cela revient à dire sommairement « Le Rwanda génocide les congolais ». C’est pourquoi j’ai fortement l’impression que cette appellation « génocide congolais » invisibilise fortement les massacres commis par les autres groupes armées : ADF, FDLR, Wazalendo, CODECO, MONUSCO, FARDC, PARECO-FF, etc. Avec toutes ces différentes armées, qui ont tous sans exception commis de graves crimes, nous nous préoccupons uniquement du M23, un groupe majoritairement composé de tutsis congolais. Est-ce parce que c’est le groupe armée qui commet le plus de massacre, et que donc ce serait le plus dangereux ? Pas si l’on croit le dernier rapport de l’ONU daté du 4 juin 2024 dont j’ai lu le chapitre sur les Forces Démocratiques Alliées (ADF)4 (II. A) :

Les ADF restent le groupe armé qui tue le plus en République démocratique du Congo en 2023 : plus de 1 000 personnes tuées, principalement des civils. Le Groupe d’experts constate avec préoccupation que si les ADF ont considérablement réduit leurs attaques contre les acteurs de la sécurité depuis le début de l’opération Shuja en novembre 2021, elles ont parallèlement augmenté les meurtres de civils, dans le droit fil de leur stratégie, qui consiste à se venger sur les civils des opérations militaires menées contre elles.

Si l’on ne stigmatise qu’un seul groupe armée qui sont une minorité ethnoraciale, nous ne pouvons faire comme si cette minorité ne sera pas stigmatisé avec la simplification grossière tutsi congolais = rwandais.

Mais des voix de congolais rwandophones (banyamulenge, banyamurwanda) s’élèvent pour dire qu’ils sont génocidé, et d’autres communautés se disent elles-aussi génocidé selon Christa Vango : les lendus et les himas. Me concernant, je ne me suis pas renseigné sur ces communautés vivant principalement dans la région Ituri. Mais en faisant de premières recherches très brèves sur les himas, je me suis rendu compte que, comme les tutsis, iels subissent le racisme hamitique. Je pense que nous devons en tant que personnes de l’occident nous questionner de ce qui nous reste inconsciemment de cette idéologie qui, volontairement ou non, est encore présente dans les cercles panafricains. Il y a quelques années de cela je me souviens vaguement d’un atelier panafricain auquel j’ai participé sur le royaume du Kongo, où l’on décrivait qu’il y avait des hamites et des bantus avant la colonisation. D’une part, je me demande aujourd’hui si c’est vrai. Et d’autre part, même si ça l’était, à aucun moment je me souviens que l’on ait parlé de l’idéologie hamitique, qui est une idéologie coloniale. Si maintenant cette idéologie est déconstruite par plusieurs chercheurs en occident, elle resterait très présente en RDC.

Selon moi, si nous souhaitons continuer à utiliser le terme « génocide » ou « génocides » pour la RDC, il est important de dire pourquoi/comment iels sont génocidés :

  • Si possible, sans utiliser le terme « genocost » qui essentialise les congolais4.
  • En apprenant sur les raisons et/ou idéologies de chaque groupe armée. Par exemple pour les Wazalendo et les FARDC, leur idéologie guerrière est de combattre l’invasion « rwandaise »5. J’aimerais que l’on entende aussi les autres : FLDR, M23, CODECO, etc. En effet, ces armées, avant d’être des massacreurs, violeurs, pilleurs de minerais, etc, ce sont des êtres humains. Et écouter chaque revendication permettrait aussi de les dessencialiser, même s’ils commettent des crimes génocidaires.
  • En apprenant quelles ethnies et/ou personnes racisées6 sont le plus impactées par l’idéologie hamitique, et comment celle-ci se manifeste en RDC.
  • En écoutant plus les voix des congolais sur place, toutes les ethnies et/ou personnes racisées impliquées dans le conflit, surtout ceux venant de l’Ituri, Nord Kivu et Sud Kivu.

Aujourd’hui le gouvernement congolais réutilise les termes génocide/génocost à son compte, sans préoccupation réelle des conflits. En effet, je ne souhaite pas être associé à ses idéologies essentialisantes. Et j’espère que cette évolution du terme « génocide » puisse aller dans un sens plus humanisante des congolais.

  1. Extraits de leurs discours retranscrits par social translator https://medium.com/@social-translator/r%C3%A9flexions-autour-d%C3%A9tudes-du-g%C3%A9nocide-de-la-violence-%C3%A9tatique-et-la-n%C3%A9grophobie-583cc7b3ca9f ↩︎
  2. The Genocidal Temptation: Auschwitz, Hiroshima, Rwanda, and Beyond https://www.barnesandnoble.com/w/the-genocidal-temptation-robert-s-frey/1123957228 ↩︎
  3. L’ADF est une armée ougandaise opposée au président Museveni. Elle est notamment constituée d’anciens génocidaires de FAR en 1994 contre les tutsis. ↩︎
  4. Bien que j’en ai parlé dans un précédent article, je remarque que c’est une comémoration qui a lieu les 2 août de chaque année portée par le gouvernement congolais depuis une loi de 2022. ↩︎
  5. « Invasion rwandaise » pourrait concerner autant l’armée rwandaise FDR, que le M23, le FDLR, voir les civils tutsis congolais. ↩︎
  6. Je parle ici de personnes racisées, car les hutus, les tutsis et les twas ne sont pas des catégories ethniques. ↩︎

par Aitua

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