Procès de Charles Onana pour négationnisme : Pourquoi espérer qu’il ait un impact sur les discours sur le conflit en RDC ?

Le procès pour négationnisme des Tutsis au Rwanda contre Charles Onana et les éditions du Toucan s’est déroulé du 7 au 11 octobre 2024, et dont la décision sera rendue le 9 décembre.

J’ai assisté à la plaidoirie finale de Charles Onana, son éditeur et ses avocats le 11 octobre. C’est là que j’ai vu de mes yeux qu’il était supporté par de nombreuses personnes afrodescandantes parlant du génocide au Congo ainsi que par des médias Congolais. 1

Quel est le lien entre ce procès et la République Démocratique du Congo ?

Ce procès est déterminant dans la manière de parler de parler du conflit au Nord Kivu. En effet, l’association Survie qui s’est constitué partie civile dans ce procès a retranscrit le déroulement du 1er jour du procès. Elle témoigne notamment la présence de la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC) ainsi que de nombreuses personnes de la diaspora africaine soucieuses du conflit au Nord Kivu, venu soutenir Charles Onana. Aussi, Denis Mukwege, personnalité désigné comme prix Nobel de la Paix avait également posté sur X le 8 octobre un message de soutien à l’accusé Charles Onana.

Ces médias et personnalités congolaises suivent ce procès, non pas pour lutter contre le négationnisme, mais au contraire pour dénoncer le procès comme une « honte pour la France ». Même si le procès est tout d’abord français, les livres de Charles Onana résonnent fort en République Démocratique du Congo pour que de nombreuses personnalités publiques relait sa parole relativisant voir minimisant le crime de génocide des Tutsis.

Il est important de rappeler, comme le fait Le Point ainsi que l’association Survie, que le génocide des Tutsis au Rwanda constitue un fait, dont les éléments sont les suivants (non exhaustif) :

  • Le génocide a été commandité par le gouvernement Rwandais de l’époque et non par le FPR : le « Hutu Power »,
  • Les médias d’information comme RTLM ont incité les citoyens aux massacres des tutsis par leur discours de haine,
  • Le gouvernement français a aidé le gouvernement Rwandais génocidaire avant, pendant, et après le drame,
  • Après le génocide, le gouvernement français a aidé les génocidaire à fuir et s’installer en République Démocratique du Congo avec l’opération Turquoise.

Or, de nombreux médias congolais minimise ou nient ces faits, voir inverse la responsabilité en pointant du doigt le FPR comme responsable du génocide, et ceci pour justifier les soit-disant origines du conflit au Nord Kivu : remettre la faute entière sur Paul Kagame, président actuel du Rwanda.

Mais qu’en est-il du récit du Nord Kivu en France ?

En France aussi, de nombreux médias souhaitent raconter le récit sur ce conflit, et ce procès pourrait avoir une répercussion sur la prise de parole négationniste. Nous pouvons voir dans l’émission du 29 octobre de Paroles d’Honneur les invités faire mention du procès en cours, notamment l’invité David Kihtoko qui semble chercher ses mots lorsqu’il fait référence au procès de Charles Onana. Toutefois il y a des éléments de langage dangereux concernant la manière dont il présente :

  • il minimise le rapport Duclert2 lorsqu’il met au conditionnel la responsabilité française,
  • il nie l’entrainement des forces armées rwandaise génocidaires en RDC et nie leurs crimes envers les tutsis congolais : « à priori ça c’est l’excuse du régime de Kigali en place »,
  • il peine à nommer le gouvernement rwandais de l’époque comme responsable du génocide et en fuite avec son armée en RDC, qui est pourtant un fait prouvé.

Malheureusement la minimisation et/ou la négation de cette histoire sert donc toujours pour certains à expliquer le conflit actuel en RDC.

Qu’en est-il du terme « génocide » pour le Nord Kivu ?

Lors du procès de Charles Onana, la définition du génocide donné par les lois françaises et internationales est au coeur des plaidoiries. Il est à espérer, que dans le cas de la RDC, le terme « genocost » ne soit plus employé, terme essentialisant des victimes et agresseurs à l’argent retirant toute humanisation.

Toujours dans Paroles d’Honneur, le terme « génocide silencié » est employé pour décrire le conflit au Nord Kivu. Mais les invités et notamment le militant à la Ligue Panafricaine Umoja (LPU) revient sur les critères pour considérer qu’un génocide est en cours en citant l’un des critères de l’article II de la Convention de Genève :

La soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle.

Ce critère est mis en avant par rapport à la condition critique des femmes en RDC selon les invités. Si je ne souhaite pas remettre en cause la condition féminine en RDC, j’ai quand même un problème sur le terme génocide (comme expliqué dans cet article). Ici le militant de la LPU définit bel et bien les victimes, sans définir les agresseurs. L’ensemble des invités sont raccords pour dire que ce sont toutes les armées qui agressent les femmes (FARDC, Wazalendo, Ituri, FLDR, MONUSCO, M23…). Cela correspondrait alors à une majorité d’armée congolaise qui violent des femmes congolaises. Si des gouvernements occidentaux reconnaissent un génocide en RDC, cela voudrait dire qu’ils reconnaissent la RDC comme coupable et donc une raison à intervenir en RDC contre les congolais…

Tant que personne ne parle des congolais en tant qu’individu humains avec conscience, mais comme de simples « possesseurs/voleurs de sol miniaires », ce conflit ne peut être compris.

Or le procès contre Charles Onana dans le cadre du génocide des tutsis de 1994 permet de remettre en lumière :

  • Les victimes visées qu’étaient les tutsis,
  • Les coupables qu’ était l’institution rwandaise (notamment les gouvernements, les armées et les médias).

Malheureusement aucun des invités n’a par exemple parlé de la discrimination institutionnelle des congolais rwandophones (ou perçus comme rwandais), à cause des lois menant pour beaucoup à une situation d’apatride et de suspicition d’envahisseurs externes, et ce depuis le régime de Mobutu.

Lorsque les invités disent que l’armée génocidaire « s’arme et profite pour s’en prendre aussi aux tutsis Zaïrois, et tenter des infiltrations aux Rwanda, ce qui a servi de prétexte pour une première intervention du pro-rwanda post génocide [Paul Kagame] », ce soit-disant prétexte tire en vérité des thèses conspirationnistes relayés par Charles Onana dans son dernier livre « Holocauste au Congo ». Pourtant, qui peut prendre à la légère une menace des génocidaires ayant volonté de terminer l’extermination qui s’est inachevé par la prise du FPR ? Est-il juste de dire aujourd’hui que l’armée post génocidaire FDLR n’est plus une menace envers cette communauté congolaise discriminé alors qu’elle collabore avec le gouvernement congolais comme le révèle le site Conspiracy Tracker Great Lakes ? La chercheuse Jessica Mwiza retrace dans cet article l’implication du Rwanda, ainsi que la menace réelle qu’a été et est toujours l’armée post génocidaire toujours actif aujourd’hui.

Le discours de haine se doit d’être combattu autant en RDC qu’en France relayé par la diaspora africaine, ainsi que dans des associations panafricaines. Le discours de Charles Onana doit aussi être combattu. Son dernier livre « Holocauste au Congo » stigmatise et met encore plus en danger les congolais rwandophones comme l’explique l’association Survie. Et cette fixation au groupe M23, majoritairement des congolais rwandophones, aggrave la situation. Espérons que les médias décoloniaux s’emparent un jour de ce sujet réellement sans rester dans l’essentialisme de congolais=minerais.

  1. Update du 5/11/2024 : Ajout de ce paragraphe. ↩︎
  2. Update de 7/11/2024 : S’il doit y a voir une critique du rapport Duclert, ce serait au contraire selon l’association Survie que ce rapport ne va pas en profondeur de la complicité de la France sur ce génocide. En effet, ce rapport a aussi pour ambition de nouer les relations entre la France et le Rwanda : il faudrait donc accuser un peu la France, mais pas trop. ↩︎

par Aitua

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